dimanche 15 septembre 2013

Français : lecture analytique de La Controverse De Valladolid, chapitre 7 de Jean-Claude Carrière



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J.-C. Carrière, La Controverse De Valladolid, chapitre 7, 1992

 Jean-Claude Carrière est un metteur en scène, scénariste, écrivain contemporain, né en 1931. En 1992, il publie La Controverse De Valladolid, œuvre adaptée au cinéma en 1993. Il s’agit d’un roman historique, inspiré d’une controverse qui eut lieu en Espagne, à Valladolid, sur deux période d’un mois en 1550 et 1551, à l’initiative de Charles Quint. Dans son roman, Jean-Claude Carrière met en scène les principaux protagonistes du débats historique, à savoir le théologien Sépulvéda et le Dominicain Las Casas mais il change la question centrale : le débat historique portait sur la manière d’évangéliser les Amérindiens, Jean-Claude Carrière imagine un débat portant sur leur nature-même : sont-ils des hommes à part entière ou des êtres inférieurs ? Le passage étudié, tiré du chapitre 7 aborde explicitement cette question. En quoi cet extrait révèle-t-il deux conceptions radicalement différentes du rapport à l’Autre ? Nous verrons tout d’abord en quoi l’argumentation de Sépulvéda et celle de Las Casas s’opposent. Puis nous montrerons que le passage n’oppose pas seulement deux doctrines différentes mais également deux tempéraments.
I.                    Etude de l’argumentation

1.             Les thèses

Les thèses en question sont exprimées. Celle de Sépulvéda est explicite : « Les habitants du nouveau Monde sont des esclaves par nature », ligne 1-2. Celle de Las Casas est implicite mais par opposition sa thèse est : les Amérindiens sont des Hommes à part entière.
2.             Arguments et exemples

a)      Sépulvéda
L’argumentation de Sépulvéda est marquée par un regard extérieur, un regard ethnocentrique, qui base ses arguments par rapport à sa propre culture.
En effet, il critique l’intelligence des Amérindiens, ils sont pour lui inculte et sauvage, ligne 7 à 9 : « incapable de toute initiative, de toute invention », « habiles à copier les gestes et les attitudes des Espagnols, leurs supérieurs ».  
Il les accuse d’un retard technologique, mise en évident avec une énumération à ligne 42 : « Ils ignorent l’usage du métal, des armes à feu et de la roue ».
Il les compare à des animaux avec une comparaison ligne 43 : « Ils portent leurs fardeaux sur le dos, comme des bêtes, pendant de long parcourt ».
Il prend les valeurs de l’adversaire et se moque de la religion des Amérindiens avec des termes subjectifs, ligne 45 : « Ils se peignent grossièrement le corps et adorent des idoles affreuses ». A la ligne 46, il se sert d’un argument d’autorité « à Dieu » entouré de deux adjectifs au superlatif de supériorité « la marque la plus haïssable, et la plus offensante ».
Il fait une reprise de sa thèse avec une comparaison à ligne 50 : « J’ajoute qu’on les décrit stupides comme nos enfants ou nos idiots ».
Puis il prend un plan morale avec des arguments de valeurs, ligne 51 à 53 : « Ils changent très fréquemment de femmes, ce qui est un signe très vrai de sauvagerie. Ils ignorent de toute évidence la noblesse et l’élévation du beau sacrement du mariage. Ils sont timides et lâches à la guerre ». Les adverbes et la tournure « de toute évidence » modalise ses propos pour marquer la certitude.
Finalement il conclut par une critique de leur système économique qui est incohérent avec un argument d’expérience qu’il n’a pourtant pas vécu « Par exemple, ils échangeaient contre de l’or le verre cassé des barils » aux lignes 54 à 56.

b)      Las Casas
L’argumentation de Las Casas est marquée par un regard relativiste, c’est-à-dire qu’il prend du recul par rapport à son vécu et qu’il essaie de comprendre les cultures et relations par rapport au lieu où la personne vit.
De la ligne 14 à 16, il critique l’argument de Sépulvéda comme étant obsolète avec l’énumération : « De tout temps les envahisseurs, pour se justifier de leur mainmise, ont déclaré les peuples conquis indolents, dépourvu, mais très capables d’imiter ! » et avec l’argument d’autorité « César racontait la même chose des Gaulois qu’il asservissait ! ».
Las Casas souligne aussi l’ignorance des Européens qui ne cherche pas à percevoir l’originalité de ces peuples et de leur mode de vie avec la répétition du « nous », ligne 21 à 25 : « Et nous faisons de même : nous ne voyons que ce qu’ils imitent de nous ! Le reste, nous l’effaçons, nous le détruisons à jamais, pour dire ensuite : ça n’a pas existé ».
Plus loin dans le texte, Il remarque que l’absence d’intérêt pour l’or et l’argent renvoie à une absence de cupidité qui est une vertu, une pureté chez le chrétien avec une subordonné de cause aux lignes 57-58 : « Parce qu’ils n’adorent pas l’or et l’argent au point de leur sacrifier corps et âme, est-ce une raison pour les traiter de bêtes ? N’est-ce pas plutôt le contraire ? ». La question interronégative attend un acquiescement par défaut de l’adversaire.
De la ligne 61 à 64, les questions rhétoriques posées par le dominicain souligne la subjectivité des gouts et qu’il ne faut pas se baser sur sa propre nourriture : « Et pourquoi jugez-vous leur nourriture détestable ? Y avez-vous goûté ? N’est-ce pas plutôt à eux de dire ce qui leur semble bon ou moins bon ? Parce qu’une nourriture est différente de la nôtre, doit-on la trouver répugnante ? ».
Il explique que l’intempérance des Amérindiens n’est pas naturel et qu’elle est provoquée par le comportement des Européens, ligne 69 : « Et nous avons tout fait pour les y encourager ! ». 
Il remarque que le retard sur le plan technique dépend des moyens naturels, en effet les conditions naturels expliquent ce que Sépulvéda considèrent comme le retard technique, ligne 72 à 74 : « Vous dites qu’ils portent leurs fardeaux sur le dos : Ignorez-vous que la nature ne leur a donné aucun animal qui pût le faire à leur place ? ». L’argument ad hominem souligne le défaut de connaissance de Sépulvéda.
De la ligne 74 à 75, Las Casas utilise à nouveau des questions rhétoriques pour souligner une nouvelle la subjectivité des questions esthétiques : « Quant à se peindre grossièrement le corps qu’en savez-vous ? Que signifie le mot « grossier » ? »

3.             La progression de l’échange

La controverse avance de cette manière : tout d’abord Sépulvéda lance une première attaque située à la ligne 6 à 12, tout de suite contre-attaquée par Las Casas de la ligne 13 à 25, puis on a une reprise de la première attaque de Sépulvéda, de la ligne 33 à 35 qui enchaine avec une seconde attaque ligne 42 à 56 et finalement on a la deuxième contre-attaque de Las Casas.
On remarque que c’est un échange serré ou Las Casas reprend les arguments de Sépulvéda dans l’ordre inverse. Sépulvéda a une stratégie offensive alors que Las Casas utilise une stratégie défensive basée sur la contre-attaque et la contestation.
Au début de l’échange Sépulvéda semble prendre l’avantage, il a la parole mais dans la deuxième partie (à partir de la ligne 56) le rapport de force va s’inverser : l’efficacité de Las Casas prend l’avantage en démontant les arguments et en faisant preuve de réparties. Il prend des notes pour répondre point par point, il adapte son discours à celui de son adversaire comme à la ligne 57 avec l’apostrophe « Eh bien ! ».
Sépulvéda hésite et est déstabilisé sans son dossier : il cite deux exemples, ligne 65 : « Ils mangent des œufs de fourmi, des tripes d’oiseau… », mais ils ne constituent pas une bonne argumentation.
L’efficacité de Las Casas, solide, s’appuie sur une connaissance réelle et non basée sur des lectures, en effet Las Casas a été dans le Nouveau Monde et y a vécu.
Transition : On constate donc deux regards et deux argumentations, différents qui s’opposent. Le discours de Sépulvéda, organisé, s’appuie sur une argumentation moins efficace pour défendre son opinion. Malgré une moins bonne organisation, Las Casas défend son point de vue de manière plus persuasif en s’appuyant sur des arguments plus précis. Mais on remarque également la présence de deux tempéraments qui s’opposent

II.                Les deux tempéraments qui s’expriment dans cette argumentation

Sépulvéda est un intellectuel froid, rigide, rigoureux, avec une voix plate alors que Las Casas est plutôt impulsive, émotif, souple d’esprit et passionné.

1.             Sépulvéda

Dans la manière dont il développe son argumentation, il sort un dossier, ligne 5 : « il a préparé tout un dossier » ou ligne 40-41 : « Sépulvéda prend une liasse de feuillets et commence une lecture faite à voix plate, comme un compte rendu précis, indiscutable », on remarque un travail de sonorité de la part de l’auteur avec une allitération en « c », une consonne dure (occlusive) qui donne à la phrase une coté assez sec : « commence », « lecture », « comme », « compte », « indiscutable ».
Son discours est néanmoins préparé, organisé structuré, par exemple ligne 6 à 12, il prend un argument : « incapable de toute initiative », puis il développe : « il leur suffisait de regarder un autre l’accomplir » et enfin il conclut : « est le caractère même de l’âme esclave », il construit un raisonnement déductif et cohérent.
Sépulvéda utilise au le pronom indéfini « on », ligne 7, il reprend des arguments qui ne sont pas les siens. Il s’adresse une seule fois à Las Casas « vous », ligne 60 dans une phrase affirmative, il n’y a aucune implication aux lecteurs.
Sépulvéda veut donner à son discours une forme d’objectivité, il parle d’une manière neutre.

2.             Las Casas

Le Dominicain est un personnage passionné, cela se manifeste dans l’énonciation. Des lignes 15 à 25 : « Mais on nous chante une vieille chanson! César racontait la même chose des Gaulois qu'il asservissait ! Nous ne pouvons pas retenir ici cet argument ! Et nous faisons de même : nous ne voyons que ce qu’ils imitent de nous ! », il utilise des phrases exclamatives, qui soulignent  son indignation mais également son ironie à ligne 66 : « Nous mangeons des tripes de parc ! Et des escargots ! ».
Il sert également des phrase interrogatives souvent rhétoriques qui contiennent aussi une grande part d’ironie sur le fait que Sépulvéda n’est pas allé au Nouveau Monde : « Mais ne vous a-t-on pas appris, d’un autre côté, qu’ils cultivent des fruits et des légumes qui jusqu’ici nous étaient inconnus ? Vous dites qu’ils portent leurs fardeaux sur le dos : Ignorez-vous que la nature ne leur a donné aucun animal qui pût le faire à leur place ? Quant à se peindre grossièrement le corps, qu’en savez-vous ? Que signifie le mot « grossier » ? ». Las Casas reprend les termes de son adversaire comme « grossier ».
Il utilise que les pronoms de 1ère et 2ème personne : « nous » ligne 13, « vous » ligne 72. Son ton montre son implication : « s’écrit », ligne 13 et 57. Et on remarque l’emploie de gradation, ligne 24-25 : « l’effaçons, nous le détruisons à jamais, pour dire ensuite : ça n’a pas existé ! »
Las Casas avec son tempérament veut marquer l’esprit du destinataire.

3.             L’effet produit par les deux tempéraments différents

Tout d’abord, leur tempérament produit un effet sur le Cardinal. Ce dernier est attentif aux arguments, il a une certaine neutralité, comme le rôle d’un arbitre : par exemple, à la fin, il coupe le Dominicain parce que chacun doit parler tour à tour.
Mais on remarque tout de même des désavantages pour Sépulvéda dans les propos du Cardinal. Il a l’air séduit par les paroles du Dominicain, ligne 76 à 78 : « Vous aurez de nouveau la parole, aussi longtemps que vous voudrez. Rien ne sera laissé dans l’ombre je vous l’assure », il porte un intérêt aux arguments apportés par Las Casas plus que celui de Sépulvéda, ligne 26 à 28 : « semble attentif à cette argumentation nouvelle, qui s’intéresse aux coutumes des peuples », un lexique mélioratif porter à Las Casas et plus neutre pour le théologien, ligne 36 à 39: « Certains d’entre eux, oui sans doute (…) quelles autre marques d’esclavage avez-vous relevées chez eux »

Le lecteur est aussi passionné par Las Casas avec son argumentation. Le lecteur contemporain est porté vers sa thèse mais il est aussi touché car le Dominicain utilise la persuasion : sa thèse est ouverte. Sa manière d’argumenter spontanément, indépendamment du contenu montre un tempérament plus proche du lecteur.

Le narrateur joue aussi un rôle dans la controverse malgré son peu d’intervention. Il joue le rôle des didascalies qui renseignent sur les états d’esprit, les actions par exemple ligne 5 : « il en saisir le premier feuillet ». Ils servent aussi à résumer des interventions, ligne 28-29 : « Il fait remarquer qu’il s’agit là d’un terrain de discussion des plus délicats (…) ».
Le narrateur semble être un témoin de la scène assez neutre, mais en réalité avec le lexique, il oriente notre jugement et influence le lecteur : il dévalorise Sépulvéda avec un lexique péjoratif, dévalorisant, ligne 5 : « saisit » qui montre une certaine agressivité du personnage ; avec Las Casas, il utilise un lexique mélioratif pour évoquer son argumentation et l’implication de Las Casas : « Il se  contente de prendre des quelques notes », ligne 48-49 montre qu’il ne se laisse pas battre.

Conclusion : Dans le chapitrer 7 de La Controverse de Valladolid, deux argumentations et deux tempéraments s’opposent.
Celle de Sépulvéda qui a un regard froid, externe qui se veut objectif mais sans l’être vraiment et avec une perspective ethnocentrique d’un rapport à l’Autre.
Celle de Las Casas, plus intéressante et plus persuasif, est compréhensive, bienveillante, chaleureuse et porteuse d’une vision relativiste d’un rapport à l’Autre.
Déjà au XVIème siècle, Montaigne dans ses Essais, soutient un point de vue assez identique : il avait su avoir un regard ouvert.